Trois semaines à vélo depuis Lyon, pour capter en images la vie discrète de celles et ceux qui font battre le cœur rural. C’est le nouveau récit proposé par l’autrice Elodie Studon extrait de ses « Chroniques d’une France en roue libre. »

« La vie, tout simplement » par Elodie Studon

Simon s’était réveillé un matin de mars avec cette phrase dans la bouche : «  Et si on allait capter le monde rural… mais à vélo ? » Jules, son colocataire et ami de longue date, avait levé les yeux de son café froid : « Capter ? Tu vois… filmer, photographier. Ecrire. Saisir les gestes simples, les visages au petit matin, les mains dans la terre. En fait, ce que personne ne montre. »

Trois semaines plus tard, ils traçaient un trait grossier sur une carte en partant de Lyon. L’itinéraire n’était pas défini. Ils suivaient l’intuition, les départementales secondaires et les recommandations lancées à la volée par les anciens : « Prenez pas la grande route, elle est moche. Passez par le col de la Croix-Bleue, y’a un bistrot là-haut, et des gens qui causent vrai. »

Leur équipement tenait dans deux sacoches chacun : caméra légère, boîtier photo, carnets de notes, batteries solaires, quelques fringues et une trousse de réparation. Pas de tente. Ils dormaient chez l’habitant, en gîte ou, parfois, dans une grange mise à disposition à la bonne franquette.

Ils quittèrent Lyon et la Croix Rousse un samedi matin d’avril par le sud, longeant le Rhône jusqu’à Givors, avant de grimper les premiers vallons du Pilat. Sur la crête, première halte. Panoramique sur la vallée : champs de genêts, troupeaux dispersés, hameaux en torchis. Ici, on perçoit ce qu’est l’économie du coin : agriculteurs, éleveurs, tourisme vert. 

Pas de grande enseigne, juste le marché local où Lucie, productrice de miels de montagne, propose sa production. « Chaque pot, c’est la vie d’une ruche. On survit grâce aux randonneurs, aux cyclistes qui s’arrêtent. Si vous voulez goûter l’Ardèche vraie, faut savoir patienter : la nature prend son temps. »

À Saint-Julien-Molin-Molette, ils captèrent une scène en or : trois gamins, bottes aux pieds, construisant une cabane avec de banales palettes. « Tu crois qu’ils savent qu’ils sont heureux de faire çà ? » murmura Jules derrière la caméra. Simon se contenta de sourire, le carnet déjà noirci de notes dans la poche de son coupe-vent.

Ils suivaient les routes blanches, les chemins agricoles, les voies vertes quand ça passait. Chaque jour, le même rituel : pédaler au matin, capturer au zénith, visionner à la tombée du jour. 

À Antraigues-sur-Volane, ils tombèrent sur une fromagère, Mireille, la soixantaine, verbe haut et regard franc. « Ici, le nerf de la guerre, c’est la tomme de chèvre. On travaille encore avec les mêmes chemins de draille que mes grands-parents. Depuis que les gîtes ont fleuri, ça nous permet de vivre. Sans ça, on tomberait dans l’oubli. »

Chaque jour apportait son lot de rencontres. Un menuisier qui chantait en rabotant. Une éleveuse de chèvres qui faisait son fromage en regardant les montagnes, comme on lit un livre. Un adolescent qui leur fit visiter son village avec la timidité d’un guide improvisé.

Les photos s’accumulaient. Les vidéos aussi. Pourtant, ils filmaient peu. Ce n’était pas un reportage, plutôt une récolte. Une moisson d’instants. « On ne capte rien, en vrai », disait Jules. « On reçoit simplement. »

Ils évitaient les offices de tourisme et les grandes étapes. Trop polies, trop lisses. Ils préféraient les interstices : un lavoir, un marché de fin de matinée, une discussion volée sur un banc, des rencontres à six heures du matin dans un bistrot de pays.

Il est un peu plus de six heures. La lumière est bleue, suspendue entre la nuit et le jour. Le bistrot s’appelle Chez Nadine, mais ici, on dit juste “chez elle”.

La fatigue s’installait doucement dans les mollets et les cuisses, comme une fidélité. Le vent, parfois, les décourageait, mais une omelette aux cèpes dans un refuge ou un verre de blanc nature dans une cour de ferme leur redonnait goût à la route.

Ils traversèrent les Cévennes, cassèrent une jante dans un col, se firent héberger par un couple de retraités. Partout, on les accueillait comme des fils un peu fous. « Vous venez de Lyon… à vélo ? Pour filmer des paysans ? Ben, entrez alors. »

À Florac, Simon confia à Jules : « J’ai l’impression qu’on pédale dans un pays invisible. On croit connaître la France, mais on ne la regarde pas. » Ils revinrent par les gorges de l’Ardèche, le cœur lesté d’histoires et d’images fortes. Libres de toutes contraintes. 

À Valence, ils embarquèrent dans un TER pour Lyon. Les vélos suspendus dans le wagon, les deux amis regardaient défiler les paysages. « T’as peur du retour ? » demanda Simon. « Pas tant. Je crois qu’on revient plus riches. De l’intérieur, tu vois ? » répondit Jules

De retour à Lyon, les vélos sont suspendus dans le couloir comme deux compagnons silencieux. Sur l’écran, les premières séquences tournent en boucle : un virage dans les vignes, une main calleuse qui tend une miche, un rire éclatant au fond d’un bistrot.

Simon passe le doigt sur la carte, la trace du voyage en filigrane. « Tu te rappelles Mireille et sa tomme encore tiède ? Et ce goût de miel ? Et la jante explosée dans les Cévennes ? »

Ils rient doucement, un peu plus vieux qu’au départ, comme si le voyage avait creusé en eux une ride de tendresse. Dans les écouteurs, le bruit d’un vent d’altitude, les clochettes d’un troupeau, les silences pleins de présence. Rien de spectaculaire, mais tout était essentiel.

Leur film s’intitulera peut-être Les jours simples. Ou Des routes pour se souvenir. Peu importe. Ce qu’ils ont saisi n’est pas qu’une série d’images ou de sons : c’est un souffle. Celui d’un monde rural qui bat encore, loin des chiffres, proche des cœurs.

Dans le carnet de Jules, griffonné à la va-vite : « On croyait faire un film sur les autres. En fait, on a découvert un peu plus de nous-mêmes. Et ce que l’on laisse derrière, ce n’est pas une trace GPS. C’est un fil invisible entre chaque visage rencontré, chaque virage pris, chaque plat partagé. Un fil qui nous tire, encore, vers les routes lentes. »

Le dernier soir, ils ressortent les vélos. Pas pour aller loin. Juste pour entendre à nouveau ce petit clic du dérailleur. Comme une promesse qui n’en finit jamais.


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Ce n’est que notre avis

Le duo Simon et Jules fonctionne à merveille : l’un observe, l’autre capte, et tous deux reçoivent. Le vélo ici n’est pas un prétexte : il est le médium d’une attention au monde, un révélateur de gestes oubliés. L’autrice Elodie Studon évite le piège du romantisme mièvre en donnant corps aux gens rencontrés : Mireille et sa tomme, les gamins à palettes, Lucie et ses abeilles. Il y a du cinéma direct dans cette écriture, un clin d’oeil au travail de Depardon ou d’Agnès Varda. 

Ce texte touche aussi, subtilement, au politique : il dit l’invisibilisation des territoires, la précarité du rural, mais avec une tendresse active, jamais plaintive. Loin des clichés touristiques, on sent une recherche sincère d’authenticité. avec ce qu’il faut de maladresse et de beauté brute.

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